« Les Border Collies sont infatigables », « les Labradors sont gentils avec les enfants », « les Huskies sont indomptables ». Les généralités sur les races traversent les générations et orientent souvent le choix d’un chien. Mais que dit vraiment la science du lien entre race et comportement ? Emmanuelle Gauthier, intervenante en comportement animal depuis 2014, membre du RQIEC et certifiée Fear Free, voit défiler chaque semaine des dizaines de chiens de toutes origines dans son centre des Laurentides au Québec. Elle nous explique pourquoi la race compte, mais beaucoup moins qu’on le croit.
Entretien avec Emmanuelle Gauthier
Emmanuelle, quand un futur propriétaire vous demande « quelle race choisir ? », que lui répondez-vous ?
Je commence toujours par retourner la question : quel est votre mode de vie ? Combien de temps pouvez-vous consacrer à un chien chaque jour ? Avez-vous des enfants, d’autres animaux, un jardin ? Êtes-vous sportif ou casanier ? Quelle est votre expérience avec les chiens ? La race vient en dernier, pas en premier. Choisir un chien en partant de la race, c’est comme choisir un partenaire de vie en partant de la couleur de ses yeux. C’est anecdotique par rapport à ce qui compte vraiment.
Pourtant les standards de race décrivent des tempéraments précis. C’est faux ?
Pas faux, mais incomplet. Les standards décrivent une tendance moyenne observée sur une population, pas un destin individuel. Une étude publiée dans Science en 2022 a analysé le comportement de plus de 18 000 chiens, et les résultats ont surpris beaucoup de gens dans le milieu : la race n’explique que 9 % des variations comportementales individuelles. Autrement dit, 91 % de ce qui fait le comportement de votre chien vient d’ailleurs : son histoire, sa génétique individuelle, sa socialisation, son environnement, et la relation que vous construisez avec lui.
Concrètement, qu’est-ce que ça change pour quelqu’un qui choisit un chien ?
Ça change tout. Prendre un Border Collie en pensant qu’il sera obéissant et facile parce que « c’est la race la plus intelligente », c’est se préparer à des surprises. L’intelligence d’un Border Collie est aussi celle qui lui permet d’inventer mille bêtises si on ne le stimule pas mentalement. À l’inverse, prendre un Bulldog Anglais en pensant qu’il sera pantouflard et lent, c’est ignorer qu’il y a des Bulldogs très joueurs et énergiques. Le standard est un point de départ, jamais un point d’arrivée.
Y a-t-il quand même des prédispositions raciales solides ?
Oui, surtout sur les comportements liés au travail pour lesquels la race a été sélectionnée. Un Berger Australien aura tendance à pister les mouvements et à vouloir « rassembler » les enfants ou les autres animaux. Un Beagle suivra une piste olfactive avec une obstination spectaculaire. Un Husky tirera, parce qu’il a été sélectionné pendant des siècles pour tirer. Ce sont des prédispositions fonctionnelles, pas des fatalités. Elles existent, il faut les connaître, mais elles ne déterminent pas tout.
Et puis il y a des comportements qu’on prête à des races par stéréotype, qui n’ont aucune base sérieuse. L’idée que les Pitbulls seraient « naturellement agressifs », par exemple, ne tient pas devant les données. Les études sérieuses montrent que la race ne prédit pas l’agression. Ce qui la prédit, c’est l’histoire individuelle du chien, sa socialisation, ses conditions de vie, et la façon dont il a été éduqué.
Comment l’éducation s’adapte-t-elle alors à la race ?
Elle s’adapte au chien individuel, en tenant compte de ses prédispositions. Avec un chien de berger, je vais beaucoup travailler le focus, le calme, la régulation émotionnelle, parce que c’est une race qui a besoin de mettre son énergie mentale quelque part. Avec un chien de chasse type Beagle, je vais investir énormément dans le rappel et dans la stimulation olfactive en activité encadrée, comme la détection d’odeur. Avec un molosse, je vais commencer la socialisation très tôt parce que la fenêtre critique est encore plus stratégique sur ces races.
Mais à l’intérieur de chaque race, j’ajuste. Deux Labradors n’auront pas le même tempérament. L’un sera très joueur, l’autre plus posé. L’un mangera tout ce qui traîne, l’autre sera difficile. Mon approche reste la même au fond, science de l’apprentissage et renforcement positif, mais le contenu du travail s’adapte au chien qui est devant moi.
Quelle est l’erreur la plus fréquente liée aux stéréotypes de race ?
Croire qu’on a un « mauvais » chien parce qu’il ne correspond pas au cliché. J’ai vu des familles désespérées avec leur Golden Retriever parce qu’il aboyait sur les visiteurs, alors que « les Goldens sont supposés adorer tout le monde ». Le Golden en question n’était pas anormal. Il était simplement un individu, avec une histoire, une sensibilité, peut-être une socialisation lacunaire. Mais l’attente sociale autour de sa race les empêchait de voir leur chien tel qu’il était vraiment.
L’inverse arrive aussi. Des propriétaires de races réputées difficiles qui se découragent au premier comportement compliqué, en se disant « c’est sa race, on n’y peut rien ». Si, on y peut beaucoup. Mais il faut accepter de regarder son chien comme un individu, pas comme un exemplaire de catalogue.
Et l’histoire individuelle, qu’est-ce qu’elle pèse exactement ?
Énormément. Les expériences des premières semaines de vie marquent durablement un chien. Un chiot bien socialisé entre 3 et 16 semaines aura une base émotionnelle solide pour toute sa vie, quelle que soit sa race. Un chiot qui a manqué cette fenêtre, ou qui a vécu des expériences traumatisantes, partira avec un handicap qu’il faudra compenser ensuite.
L’éleveur joue aussi un rôle énorme. Deux Cane Corso peuvent avoir des tempéraments totalement différents selon qu’ils viennent d’un éleveur qui sélectionne sur la stabilité comportementale ou d’un éleveur qui ne sélectionne que sur l’apparence physique. La génétique fine compte autant, voire plus, que la race au sens large.
Vous voyez beaucoup de chiens de refuge dans votre travail. Comment aborde-t-on leur race quand on ne la connaît pas ?
C’est intéressant parce que ça oblige à faire ce que je recommande de toute façon : regarder le chien individuellement. Beaucoup de chiens de refuge sont des croisés, ou de race indéterminée. Et on s’aperçoit qu’on travaille très bien avec eux quand on observe leurs comportements réels au lieu de leur coller une étiquette. La science de l’apprentissage fonctionne sur tous les chiens, indépendamment de leur lignée.
D’ailleurs, des recherches récentes sur les tests ADN canins montrent que les évaluations visuelles de race se trompent dans une majorité de cas. Les humains identifient mal les races de chiens croisés. Donc même quand on pense ajuster son approche à « la race », on se base souvent sur une supposition.
Un conseil aux futurs propriétaires qui hésitent entre plusieurs races ?
Renseignez-vous sur la race, oui, mais surtout rencontrez plusieurs chiens individuels. Si vous envisagez un Berger Australien, allez voir trois ou quatre élevages, observez les parents des chiots, posez des questions sur leur tempérament. Si vous adoptez en refuge, passez du temps avec le chien avant de décider. Demandez à le rencontrer plusieurs fois si possible. Le fit entre vous et lui se jouera bien plus sur sa personnalité individuelle que sur l’idée que vous avez de sa race.
Et acceptez l’idée que votre chien sera lui-même. Pas le Border Collie de votre enfance, pas le Labrador parfait des publicités, pas le Husky des films. Un chien unique, avec ses qualités et ses défis. C’est cette acceptation qui ouvre la porte à une vraie relation.
À propos d’Emmanuelle Gauthier
Emmanuelle Gauthier est intervenante en comportement animal depuis 2014, membre du RQIEC depuis 2019, certifiée Fear Free et Pro Dog Trainer (Absolute Dogs, Angleterre). Elle exerce dans les Laurentides au Québec, où elle dirige le centre Emmanimo à Sainte-Adèle. Sa spécialité :Les chiots, la prévention des problèmes de comportement, la peur, la réactivité et les soins collaboratifs.





